Notre identité eurokeynésienne

La réponse économique et sociale, à l’exception des questions éthiques, est le cœur de toutes les problématiques politiques. En conséquence, aucune transformation décisive de notre société ne pourra aboutir sans modification du modèle économique qui en constitue la matrice. Seule une approche globale fondée sur la mise en œuvre d’un modèle économique alternatif et des conditions nécessaires à son succès, nous donnera les moyens de changer de cap et de surmonter les difficultés historiques auxquelles nous faisons face.

Le néolibéralisme mondialisé qui gouverne notre planète depuis des décennies est à bout de souffle. Cette séquence enclenchée dans les années 1980 est en cours d’achèvement. Elle s’ouvre sur une ère nouvelle née de la remise en cause, par des pays autrefois soumis, de l’ordre mondial sous domination américaine et plus généralement occidentale. Les convulsions planétaires qu’elle entraîne, notamment pour l’accès aux matières premières, dans un contexte de volonté de revanche des anciens Empires, de rivalité sino-américaine, et d’émergence des pays du cône Sud, dessinent une mondialisation des échanges fondée sur un impératif généralisé de souveraineté et sur le rapatriement des principales chaînes de valeur autour de blocs commerciaux autocentrés. L’Europe pourrait incarner l’idéal-type de ces blocs et « sortir de l’impuissance de sa puissance » ; celle qu’elle connaît depuis la fin de la seconde guerre mondiale et qui rejaillit sur les Etats membres.

Ce bouleversement géopolitique aggravé par la crise climatique et énergétique nous impose de changer de modèle de production, de consommation et d’échanges, tout en offrant les perspectives d’une nouvelle construction européenne.

Or la théorie économique nous apprend qu’il n’y a pas d’autre voie pour sortir de l’actuel marché ordo-libéral maastrichtien, que celle d’une reprise des idées de J. M Keynes. Méthodiquement écartées et ringardisées par la vague mondialiste précédente, ces idées retrouvent une pertinence dans une France qui cherche à se réindustrialiser et au sein d’une Union européenne menacée d’implosion. Il s’agit des orientations du courant post-keynésien qui pourront servir à construire un projet susceptible de rendre nos sociétés à la fois plus efficaces pour produire de la valeur durable, mieux adaptées aux défis, plus justes et plus démocratiques. La remise en selle de ces idées post-keynésiennes et leur réintroduction à un haut niveau dans le débat public est incontournable car elles sont les seules alternatives crédibles au modèle néo/ordo-libéral et monétariste dans une économie de marché. Elles permettront la relance de nos économies avec une vision de long terme capable de répondre aux grands enjeux, climatique, énergétique, migratoire, de justice sociale et de souveraineté.

Pour réussir pleinement, le modèle keynésien doit être mis en œuvre à l’échelle de l’Union européenne. L’eurokeynésianisme ainsi défini devient l’horizon obligé du projet européen : celui-ci doit tourner le dos à l’idéologie libérale et monétariste sur laquelle il s’est bâti et renouer avec l’Europe des nations imaginée par Charles De Gaulle et Konrad Adenauer. La mise à l’écart de ce projet par le Bundestag sous influence des ordo-libéraux allemands gagnés à une pure vision atlantiste libre-échangiste, explique l’affaiblissement actuel de l’Europe et ses dépendances multiples aux intérêts américains.

L’Europe des nations eurokeynésiennes veillera à son indépendance et à son autonomie stratégique. Tout en remplaçant la concurrence entre Etats-membres par une solidarité responsable fondée sur un marché unique aux normes « plus-disantes », cette Europe redonnera aux Etats-partenaires le rôle central de pilotage de l’activité économique au bénéfice de l’intérêt général. Elle soustraira si nécessaire les activités stratégiques et les biens communs aux lois du marché.

Notre pays dispose d’ores et déjà dans l’UE maastrichtienne de marges pour mettre en oeuvre des politiques keynésiennes raisonnées. La mise en œuvre de l’eurokeynésianisme supposant l’adhésion des autres États-membres de l’UE, que la France devra s’efforcer de rechercher, n’interviendra probablement qu’au bout d’un long combat politique. Notre pays devra, dans l’intervalle, utiliser toutes les marges de manœuvre à sa disposition pour passer d’une politique économique construite principalement sur « l’offre » – avec ses postulats illusoires, tel le « ruissellement »-, à une politique fondée principalement sur « la demande effective » -celle anticipée par les chefs d’entreprise qui leur apporte une « vision » sur plusieurs années- s’appuyant sur des relances de l’investissement, en recourant au levier de la commande publique et en privilégiant chaque fois que nécessaire un « patriotisme économique » éclairé.

Dernière mise à jour : 21 octobre 2026